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Edith de Belleville – Interview

Edith de Belleville – Interview

La sortie de Belles et Rebelles approche à grands pas ! Son auteure, Edith de Belleville, répond à nos questions avec enthousiasme et humour.
Edith, vous êtes avocate, guide-conférencière à Paris et vous allez bientôt écrire pour le magazine féminin franco-israélien Golda. Parmi toutes ces activités impressionnantes, vous êtes aussi auteure. Pourquoi et comment avez-vous eu envie d’écrire ?    

C’est grâce à mon métier de guide-conférencière. Dans mon livre, j’ai eu d’abord envie de parler de ce qui m’intéresse, c’est-à-dire les femmes du passé. En fait, c’est une charmante australienne Ollia qui est journaliste à RFI qui m’a donné l’idée d’écrire ce livre. Je l’ai rencontrée à Paris dans un groupe d’expatriées anglophones qui s’appelait « Women of success of Paris ». Tout le monde avait du succès sauf moi ! C’était un groupe d’entraide de femmes entrepreneurs anglo-saxonnes qui se réunissaient dans un cadre convivial. Deux ans plus tard, cette Australienne a repris contact avec moi pour m’inviter dans des émissions qu’elle animait pour une radio parisienne. Le sujet portait sur les femmes inspirantes du passé. Ensemble, on a fait dix podcasts en anglais d’une demi-heure chacun sur dix femmes françaises célèbres. Après, j’ai écrit ce livre aussi parce que j’aime écrire. J’ai réussi à le publier grâce à mon dentiste qui est auteur et qui m’a recommandée auprès de son éditeur. Je lui ai envoyé un chapitre seulement et j’ai signé le contrat ! La morale de mon histoire c’est : toujours avoir des relations cordiales avec son dentiste.

Dans votre livre Belles et Rebelles, vous mélangez biographies, développement personnel et même autobiographie. Vous développez un concept que vous appelez « le coaching par l’Histoire » : en quoi cela consiste et est-ce que vous le pratiquez vous-même dans votre propre vie ?

Le coaching par l’Histoire, qu’est-ce que c’est ? C’est une bonne question ! Euh… en fait je ne sais même pas si le concept est reconnu. Je peux juste vous expliquer ce que c’est pour moi. Avant, je lisais beaucoup de livres de développement personnel mais je me demandais toujours : qui sont ces auteurs pour me donner des conseils ? Je sais bien que la majorité d’entre eux sont des professionnels diplômés en psychologie mais je ne les trouvais pas très convaincants comme modèles à suivre. Moi, je suis très pragmatique. Pour que je sois convaincue, il aurait fallu que ces auteurs me prouvent qu’ils sont heureux dans leur propre vie grâce à leurs méthodes. Selon moi, le bon argument de vente ce sont les gens qui ont fait leur preuve. Est-ce que moi j’ai si bien réussi ? Je ne sais pas. Mais ce que je sais, c’est que si j’ai toujours réussi à rebondir dans ma vie, c’est grâce à ces cinq femmes. Ce sont elles qui m’ont servi de motivation quand je me décourageais. Je pensais à leurs incroyables parcours dans les moments les plus tristes de ma vie et cela me donnait du courage. Prendre pour modèles des femmes inspirantes qui elles ont fait leur preuve, ça marche. Je le vois même autour de moi et mes amies vous diront la même chose. 

Votre livre vous définit d’abord en tant que femme parisienne passionnée d’Histoire qui raconte la vie d’autres femmes. Elles ont lutté contre une société trop masculine chacune à leur manière et avec les moyens de leur époque. Et vous, est-ce que vous vous considérez comme féministe aujourd’hui ?

Oui, je suis féministe, mais je ne suis pas néoféministe. Je ne suis pas contre les hommes mais pour les femmes. Je pense que c’est une question de génération car je ne me reconnais pas du tout dans le discours et les actions des mouvements féministes actuels. Je ne dis pas que toutes les féministes aujourd’hui sont comme cela, il ne faut pas généraliser. Mais en tous cas, ma vision n’est pas celle de l’homme à abattre. 

Est-ce qu’on peut dire que vous proposez une réécriture de l’Histoire de France du Moyen Âge au XXe siècle mais sous un prisme uniquement féminin ? Était-ce pour vous une nécessité de placer la femme parisienne au centre de l’Histoire ?

Ce serait prétentieux de ma part de déclarer que c’est une nécessité car je ne suis pas professeur d’histoire à la Sorbonne. De toute façon, je n’aime pas ce genre d’injonction. C’est vrai que je parle d’autres femmes mais si j’étais un homme, je parlerais peut-être de Napoléon comme modèle à suivre pour réussir… Bon, je ne sais pas si Napoléon est un choix de modèle judicieux car à la fin, ça s’est un peu mal terminé pour lui. Je veux écrire sur les femmes oubliées, oui, mais à mon petit niveau. Mais vous savez, l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Il ne faut pas oublier les minorités mais je ne suis pas militante. Je ne veux pas utiliser l’Histoire comme un outil de propagande. Je donne plutôt à lire une vision personnelle de l’Histoire qui est en fait très subjective. Dans mon livre, je parle d’abord de femmes qui m’intéressent et qui peuvent être intéressantes pour d’autres.  Une jeune femme d’origine chilienne qui pensait ne pas avoir un bon niveau en espagnol m’a dit un jour qu’elle s’était inscrite au concours d’agrégation d’espagnol après avoir lu mon livre. Si ce que j’écris peut aider d’autres femmes à avoir davantage confiance en elles, tant mieux !

Vous parlez de vous et de ces femmes avec auto-dérision et humour tout en apprenant des anecdotes historiques inédites à vos lectrices. À votre avis, sur quelle femme doit-on prendre exemple si l’on veut être raffinée et indépendante aujourd’hui ? Parmi ces cinq femmes, quelle est votre préférée ?

Hum… Madame de Montespan était raffinée mais détestable ! C’est clairement la plus belle des cinq. Mais en fait, elles sont toutes raffinées à leur manière. George Sand reste ma préférée. C’est celle qui m’impressionne le plus car elle avait tout contre elle. C’est la plus indépendante aussi et la plus généreuse. Elle a lutté toute sa vie contre la misère en aidant les pauvres et les enfants. Sa vie est un engagement. Elle est devenue un vrai modèle européen qui a d’ailleurs beaucoup inspiré Charlotte Brontë, les Anglais l’oublient souvent. Sarah Bernhardt était un peu égocentrique mais si elle ne l’avait pas été, aurait-elle réussi de façon si éclatante ? En réalité, je les aime toutes ! Elles ont toutes des défauts mais qui n’en a pas ? 

Avez-vous des conseils à donner aux jeunes filles d’aujourd’hui ?

C’est drôle car justement, j’ai une amie qui a offert mon livre à sa fille de 18 ans ! Je pense que la clé c’est l’éducation. Il faut que les jeunes filles fassent des études et obtiennent un bon diplôme. Si je devais leur donner un autre conseil, ce serait : « Ne vous limitez pas et soyez ambitieuses ! » L’autre jour, une jeune fille me disait qu’elle voulait devenir infirmière. Je lui ai répondu : « Et pourquoi pas médecin ? » Voyez grand, think big comme diraient les anglophones. En réalité, je ne sais pas s’ils le disent mais ça sonne bien en anglais. 

Merci beaucoup d’avoir répondu à mes questions. Par ailleurs, avez-vous d’autres projets d’écriture ?

Je vais d’abord finir de faire traduire Belles et Rebelles en anglais car beaucoup d’Américaines me le demandent. Si ce livre plaît aux gens, j’écrirai sur les cinq autres femmes dont je parlais dans mes podcasts : Ninon de Lenclos (experte en art de la conversation), Madame de Sévigné (qui nous apprend comment écrire des SMS), Kiki de Montparnasse, Chanel (qui était détestable mais qui est un très bon modèle de coaching) et bien sûr, Simone de Beauvoir !

Luc Perino – Interview

Luc Perino – Interview

À l’occasion de la nouvelle édition de La Sagesse du Médecin, Luc Perino répond à nos questions.
La Sagesse du Médecin est un livre autobiographique qui relate vos expériences en tant que médecin diplômé de médecine tropicale et d’épidémiologie. Aviez-vous déjà écrit sur vous-même ? Qu’est-ce que cela vous a apporté ?

Ça parle un peu de moi mais ce n’est pas un livre que j’appelle autobiographique. C’est un document sur mes patients et une réflexion sur le soin et la médecine. C’était une commande de Jean-Claude Béhar, l’éditeur qui a précédé les Éditions du 81, pour m’inscrire dans la collection « La Sagesse d’un métier ». Il m’a contacté pour écrire ce livre car j’avais écrit deux livres avant qui étaient un peu sur le même modèle. Le premier c’était Le Bobologue et le deuxième Carnet de santé qui a été édité aux Éditions Calmann-Lévy et qui mène une réflexion sur 22 cas cliniques.

D’après vous quelles sont les qualités requises pour être un bon médecin ? Avez-vous beaucoup lu ou même suivi des cours de philosophie ou de psychologie ?

Les qualités requises pour être un bon médecin ? Je ne saurais pas vous le dire… Ou alors il faut lire les trois livres que je viens de vous citer car ils essaient de se poser cette question et sans doute ne pas bien y répondre… Alors oui, je suis passionné par la philosophie et la psychologie. Je dois être un peu marginal parmi les médecins parce que j’ai lu beaucoup de philosophie et d’épistémologie (une branche de la philosophie qui s’intéresse aux sciences). Je me suis passionné pour l’histoire et l’épistémologie de la médecine en tant qu’écrivain et dans mes réflexions, j’ai aussi enseigné ces deux matières à la faculté de Lyon. Je m’intéresse également beaucoup à la biologie de l’évolution.

Parmi vos passions que sont la photographie et la menuiserie, quelles sont celles qui vous ont le plus « nourri »  ou aidé dans votre pratique ?

En dehors de la médecine, mes vraies passions ne sont plus la photographie mais la menuiserie, l’écriture et Darwin, c’est-à-dire les sciences de l’évolution. Ce qui m’a le plus nourri c’est vraiment la médecine. La menuiserie est importante, car j’ai l’impression que mon cerveau marche moins bien quand je ne me sers pas de mes mains. Je crois que les mains et le cerveau sont indissociables.

Ce livre n’est donc pas un manuel de médecine mais le récit de vos expériences professionnelles. Pourquoi en écrire un témoignage ? Quel en est l’objectif ?

La Sagesse du Médecin était une commande de Jean-Claude Béhar . Mon premier livre, le Bobologue répond peut-être mieux à votre question. J’ai toujours beaucoup écrit sans avoir envie d’être édité. C’est avec le Bobologue, en 2000, que cette envie m’est venue. J’avais exercé la médecine tropicale et rurale pendant plus de 25 ans et je n’avais cessé de noter des anecdotes et des réflexions sur la pratique médicale. J’ai eu l’envie irrépressible de faire partager tout cela, donc de me faire éditer. Mais écrire pour soi ou écrire pour les autres, c’est tout à fait différent. Mon deuxième livre, Carnet de santé, a suivi logiquement après le modeste succès du Bobologue. La Sagesse du Médecin n’est pas de ma propre initiative, mais j’ai été ravi de répondre à cette commande. C’est même le livre que j’estime le plus abouti. Ces trois livres sont dans le même registre : ce sont des documents et des réflexions.

En quoi est-ce important pour vous de mener une réflexion sur votre métier ?

Je suppose que pour tous les métiers, il faut réfléchir à la pratique pour éviter l’abrutissement. Pour moi, c’est très important. Je m’interroge tout le temps : à quoi ça sert, pourquoi je fais ça, qu’est-ce que je fais bien ou mal ?… C’est un trait de personnalité sans doute ! Mais j’espère ne pas être le seul dans ce cas-là et que la majorité des professionnels sont dans cet état d’esprit. Sinon, ce serait un peu triste, qu’en pensez-vous ? Le métier de médecin est une fenêtre sur la société, il y a tous les jours quelque-chose qui vous interpelle.

Avez-vous éprouvé des difficultés à écrire sur votre métier ?

Écrire est une passion depuis que je suis petit (je me rappelle avoir écrit des recueils de poésie à 12 ans) donc « difficulté » n’est pas le mot mais plutôt « plaisir ». Enfin « plaisir »… Tant qu’on ne veut pas éditer. Lorsqu’on est confronté à l’édition, la partie « plaisir » diminue pour laisser place au professionnalisme, ce qui me semble logique. « Je dois plaire, il faut que ça attire », donc il faut que ce soit compréhensible et que ça accroche.

Selon vous, quelles conséquences cette crise sanitaire aura-t-elle sur la médecine et la mentalité des patients ? Pourra-t-on en tirer du positif ?

Cette crise est surtout intéressante d’un point de vue social car médicalement, elle n’a rien de vraiment nouveau. Les viroses saisonnières et respiratoires ont toujours existé et existeront toujours. Par contre, je ne pouvais pas imaginer une telle dramatisation pour une virose qui n’est pas vraiment catastrophique au regard de l’Histoire. J’ai été surpris par la surréaction des sociétés et je ne peux toujours pas l’expliquer. Je ne parle pas seulement de la France mais du monde entier car tous les pays ont réagi comme cela. J’ai donc pris la peine de vraiment regarder les statistiques et les cas, de m’instruire… et je crois avoir compris l’uniformité des réactions. Maintenant, c’est l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui donne le signal : on s’inquiète ou on ne s’inquiète pas. On reproche toujours à l’OMS de tirer le signal d’alarme trop tard mais là, elle l’a tiré trop tôt parce qu’elle n’avait pas d’autres choix. Tous les chefs d’État sont alors obligés de surréagir car sinon, l’opinion publique les condamnerait. La surréaction est une exigence politique, liée à la suprématie des organisations internationales. Auparavant, pour les viroses saisonnières les médecins prescrivaient des arrêts de travail et donnaient les conseils d’usage : ne pas faire la bise à ses enfants, rester à la maison, etc. C’était l’équivalent d’un confinement sans en avoir la brutalité ni les conséquences sociales.

Pensez-vous que l’angoisse est le fléau de la patientèle aujourd’hui ?

Alors, oui c’est un peu le problème. Il y a 50 ans, si un médecin avait demandé l’assistance du service de réanimation respiratoire pour une grippe chez un nonagénaire, on l’aurait envoyé promener ! J’ai déjà été dans ce genre de situation : j’ai appelé un professeur qui m’a dit de me débrouiller seul avec la famille car il n’y avait rien à faire, à part laisser le patient se reposer chez lui. Je ne porte pas de jugement en disant que c’était bien ou mal, mais je dis simplement que c’était la réalité médicale de l’époque. Aujourd’hui, si on se trouve dans la même situation, non seulement le médecin n’a plus le choix de garder le patient à la maison mais, en plus, il court un risque juridique s’il le fait. C’est la société qui a évolué, pas les épidémies. J’ai connu deux graves épidémies : celle de 1957 lorsque j’étais petit garçon et celle de 1969-70 quand j’étais en deuxième année de médecine. Les internes parlaient vaguement de cette « grosse grippe ». Elle a tout de même fait 32 000 morts en France. Il n’y a pas un journal qui en a parlé, et personne ne s’en est inquiété pour ses proches. Cette épidémie de Covid fera peut-être moins de morts, mais les conséquences sociales et économiques s’annoncent dramatiques, avec d’inévitables nouveaux problèmes sanitaires et psychiatriques. Ce ne sont pas les épidémies qui ont changé, mais les pratiques médicales, la politique et la mentalité des citoyens. Cela est très intéressant à analyser. Il est bon de rappeler que l’âge moyen des morts est de 80 ans et que les enfants et les femmes enceintes sont épargnés. Cela n’est donc pas une menace, ni pour notre espèce, ni pour notre société. Ça ne me dérange pas que les médias parlent de « crise sanitaire » car elle existe, mais ce qui est nouveau est la surréaction générale. Les médias semblent être devenus les maîtres du jeu, ils contraignent les politiques à répondre à des questions sans réponse. Les politiques n’ont pas encore trouvé la parade à ce type de manipulation. Il faudra qu’ils la trouvent, au risque de perdre tout pouvoir.

Selon vous, avons-nous une vision erronée de la mort ?

Quand le médecin rédige un certificat de décès, on lui demande les causes, primaire et ultime, de la mort. Dans l’esprit du médecin, si on traite une cause primaire, la mort n’arrivera pas. Mais le biologiste (que je suis aussi) sait que la mort est l’aboutissement de toutes les lignées cellulaires. Les médecins sont évidemment conscients de la mort, mais ils finissent par croire, comme leurs patients, qui si un homme de 90 ans est mort de la grippe un ou deux ans auparavant, il ne serait pas mort s’il n’avait pas eu la grippe ! C’est juste ubuesque ! Il y a une forme de délire social d’immortalité auquel les politiques ne savent pas répondre non plus.

Que pensez-vous des applaudissements à l’égard du personnel soignant pendant toute la période de confinement ?

C’est gentil, ça doit leur faire plaisir ! Certains en sont peut-être agacés, mais je suppose que dans la majorité des métiers, on apprécie d’être remercié. Mon ego est flatté quand on me dit « merci docteur ».

Quand vous parlez de votre travail de médecin généraliste, il semble que vous exerciez plusieurs métiers en un seul. Qu’en est-il de la charge mentale des médecins ? Ressentez-vous parfois une trop grande pression vis-à-vis de votre rôle de médecin ?

Le métier de médecin généraliste est le plus complet, le meilleur du monde. C’est celui qui nécessite les plus grandes compétences (humaines, psychologiques, philosophiques, médicales…) et c’est pour cela qu’il est si difficile. Plusieurs médecins abandonnent et n’y arrivent pas parce que la charge est trop lourde. Le risque du paiement à l’acte est que certains médecins se laissent progressivement aller à sélectionner des actes de plus en plus courts et de plus en plus faciles. Cela contribue à dégrader l’image du médecin. Mais si vous faites votre métier avec passion, cela diminue logiquement la charge mentale. Quand vous partez au boulot avec le sourire et que vous rentrez chez vous pour écrire les histoires que vous avez vécues dans la journée en essayant de comprendre et d’améliorer les choses, c’est un bonheur permanent. Mais il y a une limite à cela : après la cinquantaine, la fatigue se fait de plus en plus sentir. Cela a été mon cas. Aujourd’hui, la pratique médicale me semble plus facile. Rares sont les médecins qui se sont désormais entièrement responsables d’un individu ou d’une famille. Les nouveaux modes d’exercices diluent les responsabilités. Cela fait partie de l’évolution des pratiques médicales et de la mentalité des patients. La mort à domicile a tendance à disparaître, elle avait pourtant un côté assez beau et sympathique, alors qu’à l’hôpital, c’est toujours dramatique.

Vous parlez du regard des mères « qui perturbent notre rationalité ». Pourquoi les sentiments comme la pitié et la compassion ont-ils leur place dans un métier tel que le vôtre ?

Si on a de la pitié, il faut vite arrêter. Très franchement, j’avais un gros problème lorsque j’étais externe dans un service de cancérologie pédiatrique. C’était insupportable pour moi : ma pitié, ma peine et mon chagrin me débordaient tellement que c’est un métier que je n’aurais jamais pu faire. Si vous rentrez à l’hôpital et que votre seule envie est de pleurer, vous ne pouvez pas être médecin, c’est impossible ! Il faut s’endurcir et cela m’était psychologiquement impossible dans ce service de cancérologie pédiatrique. Pour tout le reste, j’ai apparemment réussi à me débarrasser de la pitié mais cela ne m’empêche pas d’avoir de la compassion, de l’humanité et des relations sociales. Devant un patient âgé avec un cancer métastasé, je peux faire mon métier sans pleurer. C’est ainsi.

Vous dites que le regard est un langage universel que vous commencez à parler. Faut-il alors faire abstraction du regard des mères ou au contraire, en prendre compte et y répondre ?

J’ai vécu au Gabon une situation dramatique où nous manquions d’antibiotiques et devions choisir les enfants à soigner en priorité (c’est ce que redoutaient les autorités pour le Covid-19). Pour un médecin, c’était juste insupportable. Il faut essayer d’être le plus rationnel possible : sauver ceux qui ont le plus de chances de s’en sortir sans séquelles. Mais cette rationalité peut être troublée par le regard des mères ou des proches. C’est pour cela que j’ai écrit dans La sagesse qu’il fallait éviter le regard des mères. C’était une métaphore sur le risque de la pitié qui perturbe la rationalité. Quand on est en France, on n’a pas ce problème de choix entre la vie et la mort, et heureusement ! Le regard de la mère redevient un signe clinique. L’examen d’un enfant est un geste routinier qui fait partie du métier. Mais c’est une véritable expertise que de lire sur le visage de la mère. On peut y décrypter son sentiment profond sur le degré de gravité de la situation. On est ici dans un registre très complexe qu’on l’on pourrait appeler la « métaclinique ». Avec des confrères, nous avons essayé d’enseigner cela à des étudiants, mais c’est quasi impossible, car on ne sait pas comment formaliser un tel enseignement. Seule l’expérience peut enseigner la lecture des regards.

Vous écrivez : « J’ai alors essayé de restituer, intacte, à mes patients provençaux, la globalité que l’Afrique m’avait offerte. » Votre but est-il de concilier les pratiques médicales africaines et françaises ? Pensez-vous ainsi que ces deux médecines peuvent s’apporter l’une l’autre et peut-être même se compléter ?

Ma véritable expertise est diagnostique et clinique, je suis un piètre thérapeute et un pauvre psychologue. L’Afrique m’a appris à percevoir la gravité des pathologies, donc aussi leur bénignité. J’ai l’impression de devoir l’essentiel de mes compétences à l’Afrique. Je constate que ceux qui n’ont jamais quitté leur quartier n’ont pas la même vision et c’est logique ! On peut généraliser : les personnes qui n’ont jamais voyagé n’ont pas la même vision du monde que celles qui ont vu beaucoup de pays. J’ai essayé d’apporter cette globalité à mes patients de la France rurale où j’ai exercé plus longuement.

Avez-vous d’autres projets d’écriture ?

Je n’arrête jamais ! Maintenant je connais le confort de ne plus avoir à chercher d’éditeur. Cela me stimule encore plus. J’ai plusieurs projets et je n’ai aucune pression. J’écris beaucoup d’humeurs médicales qui sont des chroniques dont je pourrai faire un livre. Sinon, je pense souvent à me lancer dans le polar médical. Ce serait un vrai challenge, car je ne me suis jamais essayé à ce type de littérature.

Robert de Laroche – Interview

Robert de Laroche – Interview

L’auteur des enquêtes de Flavio Foscarini s’exprime au sujet de son dernier roman : Le maître des esprits.
Le maître des esprits est la suite de La vestale de Venise, un polar historique que vous avez publié l’année dernière. Était-ce la première fois que vous écriviez un polar ?

Ce n’est pas une suite, mais une histoire différente vécue par les mêmes personnages, et qui se déroule quelques mois après La vestale de Venise, qui était en effet mon premier roman policier historique.

Selon vous, peut-on lire Le maître des esprits indépendamment de La vestale de Venise ?

Oui, bien sûr, mais j’espère que les lecteurs qui découvriront Le maître des esprits auront envie de se plonger dans La vestale

Voulez-vous faire des enquêtes de Flavio Foscarini une série de livres ? Quelles ambitions avez-vous pour ce cher Flavio ?

Je suis déjà en train de travailler à une troisième aventure, et j’aimerais donner ainsi naissance à une série. Je dois dire que je me suis attaché à mes personnages, et que j’aime me transporter par la pensée – et l’écriture – dans la Venise de la moitié du XVIIIe siècle. C’est une grande détente pour moi. Je suis curieux de voir comment Flavio va évoluer au fil des ans et des intrigues. Je sens qu’il restera fidèle à son caractère d’indépendance et de curiosité.

Pourquoi écrire une intrigue policière à Venise ? Qu’est-ce qui vous en a donné l’envie ?

J’ai eu la chance de passer beaucoup de temps à Venise. J’y ai vécu pendant plusieurs années, en alternant de longs séjours là-bas et ma vie en Normandie. J’ai accumulé une très grande documentation sur la ville et son histoire, la grande et la petite, sur ses mystères. J’ai commencé par écrire des livres plutôt documentaires, en collaboration avec des photographes, en particulier Chats de Venise (1991), avec Jean-Michel Labat, qui a remporté un énorme succès. Et puis des ouvrages sur le carnaval, la lagune, le Café Florian, des nouvelles et un premier roman. Le polar, c’est un défi que je me suis lancé, car j’aime beaucoup les polars historiques. Je dois dire que je me suis pris au jeu.

Dés le début de La vestale de Venise, le lecteur est en immersion dans la Venise du début du XVIIIe siècle en pleines fêtes du Carnaval, alors que Le maître des esprits commence par une mystérieuse et macabre découverte dans une chambre, chez un couple de nobles Vénitiens. Le deuxième volet des enquêtes de Flavio est donc bien plus sombre que le premier. Pourquoi ce choix ?

La vestale montrait un carnaval ponctué de meurtres horribles, donc ce n’était pas que joyeux ! Mais je voulais montrer dans Le maître des esprits une Venise automnale en proie à toutes sortes de manifestations qu’elle connaît bien (tremblements de terre, acqua alta) et ce qui pouvait arriver quand surgissait quelqu’un capable de manipuler les gens. C’est effectivement un roman très noir. Peut-être que ça correspondait à mon état d’esprit. Je dois dire qu’il était terminé quand a commence l’histoire du Covid 19. Donc, pas d’influence !

Comme dans tout bon roman historique, vous faites référence à beaucoup de lieux, de personnages et d’événements qui ont réellement existé. En ce qui concerne les personnages principaux (Flavio, Assin et Gasparo), sont-ils purement fictifs ?

Oui, il y a des personnages réels, comme le doge, la pastelliste Rosalba Carriera, la comtesse Barbarigo, la dramaturge Luisa Bergalli. Gasparo Gozzi, l’ami de Flavio, a existé lui aussi : c’était un journaliste et un auteur fort célèbre en son temps. Flavio et Assin Foscarini sont sortis de mon imagination. Pour Assin, j’ai un peu pensé à l’une de mes ancêtres syriennes. En revanche, Flavio est une création complète. Ah si ! il a deux chats, comme moi, et il est très curieux de nature. Moi aussi. Voilà nos points communs. Pour les décors dans lesquels se déroule l’action, ils existent tous, y compris le petit palais de Castello où vivent Assin et Flavio : j’ai eu la chance d’y habiter pendant douze ans, c’est vous dire si j’ai aimé le décrire, en le redécorant à mon idée !

Est-il difficile de mélanger fiction et Histoire ? Selon vous, quelle est la recette d’un bon roman historique ? Faut-il instruire et divertir à la fois ? 

C’est un cocktail délicat. Il faut faire très attention à rester crédible quand on évoque des faits historiques réels, et faire en sorte que la fiction s’intègre bien au cadre historique et à une certaine réalité sociale de l’époque. Les commentaires de lectrices et de lecteurs m’ont montré qu’elles et ils appréciaient beaucoup d’apprendre des choses sur une ville qui suscite une grande curiosité chez ses amoureux. Donc je pense que c’est important de faire découvrir ou mieux connaître des lieux, des fêtes, des faits historiques et culturels réels, qui donnent à l’action une base plus solide.

Avez-vous d’autres projets d’écriture ?

Le troisième épisode des aventures de Flavio, auquel je travaille actuellement, et qui entraînera les lecteurs dans un univers différent des deux premières histoires. 

Vous êtes actuellement écrivain et éditeur et avant cela, vous avez exercé un nombre impressionnant de métiers différents. Qu’est-ce qui vous a décidé à écrire ?

Oui, je continue d’animer une petite maison d’édition en Normandie, La Tour Verte. Et j’ai écrit une soixantaine de livres… L’écriture est venue naturellement, assez jeune. J’étais journaliste, j’écrivais beaucoup. J’ai toujours aimé raconter des histoires, et les partager.

Arrivez-vous à concilier votre métier d’auteur et d’éditeur ?

Pour le moment, oui. J’ai publié une cinquantaine de livres comme éditeur. Mais je dois avouer que c’est l’écriture qui m’apporte le plus de satisfaction depuis un certain temps.